Elle, lui, eux... (10)
23h15
Ne pas craquer.
Surtout, ne pas craquer.
Faire le vide, un vide un peu plus rempli que le vide qui sévit dans son ventre.
C'est maintenant, maintenant où jamais qu'il allait falloir appliquer tout ce que la vie lui avait enseignée. Plus besoin de lire des livres, plus le temps de sourire à toutes ces prises de conscience qui naquirent les soirs de remise en question, plus le temps, non, le temps de la somnolence était révolu, hélas par obligation. Enfin, hélas, non, c'est trop souvent par obligation que l'on doit se recentrer. Est-ce normal?
Combien de fois reculons-nous devant la mise en application de tout ce qui nous semble tellement juste lorsque nous essayons de conseiller quelqu'un, en étant objectif sur la situation que cette personne vit. C'est tellement facile de parler lorsque nous somme juste spectateur de quelque chose, et tellement difficile d'appliquer nos "beaux conseils" lorsque nous nous retrouvons acteurs. La différence entre conseiller et devoir agir? Les sentiments qui animent notre coeur et agitent nos sens. Une leçon à tirer? Ne conseillons jamais mais donnons notre avis, il sera plus important et mieux compris.
Que faire?
Vite.
Il doit réfléchir et agir.
Vite.
Ses parents sont toujours là, à quelques mètres. Il n'a pas osé aller les voir. Il sait bien que ce n'est pas le moment.
Il fait le point. Des images incessantes refont surface à chaque seconde. Il la revoit disparaître sous le rideau de pluie, il imagine l'accident, l'imagine dans sa chambre au milieu des tuyaux de perfusions et des fils, faucheuse tentaculaire la tenant en vie.
Vu l'heure il ferait mieux de partir avant de se faire rappeler à l'ordre par une infirmière de garde.
Il regarde une dernière fois le fond du couloir, la porte, dernier obstacle à l'élue de son coeur, baisse les yeux, se retient puis prend la direction opposée.
_ Monsieur?
Une main s'est posée sur son épaule. Sursaut. Julien se retourne brusquement, son coeur accélère sans savoir pourquoi.
_ Excusez-moi, je ne voulais pas vous faire peur.
Le couloir est légèrement obscurci par la déficience de quelques vieux néons capricieux mais il reconnait le docteur qui avait parlé aux parents de Jane tout à l'heure.
_ Cela fait près de dix minutes que je vous observe et j'arrivais pas à partir. J'ai remarqué le tatouage qui remonte dans votre nuque. Cela signifie "C'est écrit" n'est-ce pas?
C'était une soirée d'hivers. Le froid caressait son visage. La pluie l'enveloppait. Tout autour de lui paraissait sombre, inanimé. Les rues s'étaient vidées pour laisser la place aux petites lumières allumées dans chaque foyers alentours. Les rares personnes encore dehors semblaient atteints d'hyperactivité, leurs gestes s'amplifiant au rythme des averses. C'était un jour comme les autres, pour les autres, mais pas pour lui.
Il venait d'enterrer son grand-père, son exemple, sa fierté, sa tendresse, sa force. Orphelin. Seul ce mot raisonnait dans sa tête. Mais les traits tristes de son visage lors de l'enterrement avait laissé leur place à un doux sourire attendri.
La lettre.
Cette lettre que son grand-père lui avait donné quelques mois plus tôt et qu'il lui avait promis de lire le jour où il aurait rejoint la terre. Ces mots. Un peu de lui. Un dernier regard sur l'expérience que la vie lui avait apporté.
Il avait bu ses mots en posant sa voix sur ses dernières paroles.
"Julien,
Je te demande ne ne pas être triste.
Je te demande de lever ton regards vers les étoiles, où je serais dorénavant, et de croire en toutes ces illuminations qui t'accompagneront sur le chemin de la vie.
Chacun a son temps à faire ici, et ce n'est pas pour le perdre. Non. Tu n'a pas de temps à perdre avec une mélancolie ou des regrets. Tu dois avancer. tu dois croire en toi, en moi, et te dire que chaque chose qui arrive dans cette vie est une bonne chose, même si c'est parfois difficile. tu dois apprendre. apprendre de la vie. apprendre à être plus sage. Apprendre pour comprendre et être toi. Cherche toi. Trouve toi. Et tu verras alors que chaque chose en ce monde est une chose merveilleuse qui t'est offerte pour ton bien. Pour que tu puisse évoluer et apporter ton maximum aux personnes qui t'entourent. Tu le sais Julien, tu dois être fort pour toi, pour que tu puisses donner le meilleur de toi même à chaque fois.
N'oublies pas, l'être humain se sent moins seul lorsqu'il commence à se trouver alors...
Tu ne m'a pas perdu, tu m'a trouvé dans ton coeur. Tu n'es pas seul et tu ne le sera jamais, je te le promet, tu peux me faire confiance. Aujourd'hui je suis parti loin de tes yeux mais tu sais qu'il te suffit de regarder au fond de toi pour retrouver ma lumière, mais surtout ta lumière, celle qui éclairera ton chemin.
je sais que tu peux le faire, je te fais confiance, maintenant c'est à toi de ne pas me décevoir.
Un dernier mot, je sais que tu l'aimes bien.
Mektub.
Ton grand-père qui t'aime."
A l'angle de la rue une petite boutique semble encore animée. Il s'approche. Il rentre.
Ce mot... Ce dernier mot qu'il avait tant entendu et qui prenait tout son sens.
Sur sa peau.
Gravé à jamais.
_ Oui. Mektub. C'est écrit.
Il regardait le médecin avec interrogation.
_ Venez dans mon bureau, j'ai quelque chose à vous dire.
Le docteur Matthew se retourne, fait quelques pas puis bifurque à gauche.
Une seconde.
Deux secondes.
Il hésite.
Ne comprend pas mais... Veux comprendre.
Il disparaît à son tour à l'angle du couloir...